Les références trouvées peuvent être mises dans un panier et ensuite imprimées (au format isbd) ou exportées.
L'utilisation d'expressions entre guillemets est possible pour effectuer une recherche précise. Utilisez le signe * pour remplacer une ou plusieurs lettres.
Arpentage du livre : Le Passé à venir
Une
société que l’on divise de bout en bout, c’est pratique. Ainsi
segmentée, on y vend quasiment tout ce qu’on veut. Produit. Concept.
Vision. Heureusement, le grain de sable Tim Ingold vient enrayer cet
engrenage qui tend à opposer les générations dans un ouvrage tout
simplement vital.
Lecteur, lectrice, jaugeons votre mémoire. Les Enfoirés, vous voyez ? La
troupe showbiz qui défiscalise pour le compte des Restos du cœur. Vous
rappelez-vous ce supplice commis par la bande, une chanson opposant dans
une mise en scène caricaturale une chorale de « jeunes » face à une
chorale de « vieux » ? L’idée – ratée, nous semble-t-il – consistait à
établir un dialogue générationnel. Nous les avions raillés à l'époque.
Nous restons sur notre position et, cette fois, sortons notre atout Tim
Ingold.
Des nœuds, entrelacés de sagesse
Dans
son dernier opus, l’anthropologue écossais explique avec brio quel
intérêt nous aurions à cesser d’opposer les générations. Il creuse ainsi
un sillon jouissif entretenu dans plusieurs livres où il plante sans
relâche cette graine de réflexion : la force de notre humanité réside
dans la collaboration entre les strates qui se chevauchent, pour mieux
se compléter. Non pour s’opposer, se remplacer ou s’effacer.
L’auteur nous exhorte de ne plus envisager les couches successives comme
des cohortes de personnes qui se suivent les unes après les autres
uniquement pour se substituer à la précédente. Selon lui, nous autres,
humain·es, ne serions pas uniquement destiné·es à remplacer les
personnes qui nous précèdent et à céder la place aux personnes qui nous
succèdent.
Ce que l’on devrait insuffler entre ces départs et ces arrivées ? La
cohérence, nous dit Tim Ingold. L’individu n'est pas une chose fermée
sur elle-même, propre à elle-même. Il nous invite à imaginer l’humanité
comme un entrecroisement de lignes. À reconsidérer la vie comme une
collaboration entre générations qui se chevauchent.
En un mot, pour relier un monde à l’autre, l’auteur invite à travers ses
lignes à envisager d'autres possibilités. Où l’expérience des
ancien·nes nourrirait la curiosité des plus jeunes comme un tout.
Captivant, non ? S’appuyer les un·es sur les autres, pour ne pas
considérer le futur comme une énigme à résoudre, mais bien comme un
prolongement de ces entrelacements qu’est l’existence. Chez Tim Ingold,
il y a presque une notion de temps qui est réexplorée.
D’ailleurs, on vous fait le pari que son prochain ouvrage y sera entièrement consacré.
Tout y est question de liens
Pour
l’heure, l’invitation est donc lancée très vite à travers les pages.
Apprendre du passé. Non pour inventer, mais pour mieux faire vivre le
futur. Reconnaissons-lui que la pensée court-termiste ne semble pas
réussir tout à fait à notre humanité. Chaque génération pour soi. Pire
encore, chaque génération l’une contre l’autre. On dirait que cela ne
nous aide pas à éviter les horreurs au quotidien : génocide, épuisement
des ressources, repli sur soi, rejet de l’autre…
Au lieu de tirer parti des erreurs du passé ou des moments clés que l’on
a appréhendés avec sagesse, nous préférons nier ces lignes de forces.
La pensée capitaliste, la loi du marché, le consumérisme sont évidemment
pleinement dans le viseur de l’anthropologue. Il démontre que tout ce
qui met la science ou la technologie au service de la domination et de
la compétition rend notre civilisation présomptueuse et la plonge dans
l’impasse.
L’opus rencontre parfois quelques écueils. L’auteur s’appuie parfois sur
des détails très éloignés du propos. Il emploie de temps à autre des
métaphores un peu hasardeuses. Mais il ne tombe jamais ni dans le
passéisme, ni dans le jeunisme. Ce récit n’est complaisant avec
personne.
Son analogie des fils, des cordes, de l'enroulement des fibres pour les
constituer, soit la représentation traditionnelle de la succession des
générations, nous semble brillante. Socratique, Tim Ingold réussit à
susciter une admirable mécanique de l’esprit : on referme son livre avec
plus d'interrogations que de solutions toutes faites pour décrypter le
monde d’aujourd'hui.
Pour nous, journalistes parentaux, pour vous, lecteurs et lectrices
passionné·es des problématiques familiales, on se dit que ce livre
touche à la substantifique moelle de ce qui est défendu à travers les
pages du Ligueur depuis plus de 75 ans. L’idée de coopérer
entre ancêtres et descendant·es. Tirer un maximum de force de cette
transmission. Aller plus loin que la pensée du moment. La confronter aux
erreurs et aux réussites du passé. Chérissons donc ces passerelles.
Délestons-nous des cordes, tissons-en de nouvelles, oui, mais sans
jamais nous défaire de ces si précieux liens.
- Le passé à venir, de Tim Ingold (Seuil)
- Le Ligueur 18/06/2025


